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Vuelve a la vida !

⛓ une exposition de Andrea Moreno
commissariée par Marie Bassano

06/06/2026 > 18/07/2026

❝ Vuelve a la vida !
Reviens à la vie !
Cette apostrophe n’est ni un ordre, ni une prière, ni même un souhait. C’est en réalité le nom d’un célèbre plat des côtes vénézuéliennes, crié à pleins poumons par des marchands ambulants, sur les plages en pleine saison. C’est un mets que les hédonistes et vacanciers sont invités à déguster sur le pouce, pour se requinquer après une nuit d’excès et de peu d’heures de sommeil. Coquillages et crustacés... poissons crus marinés dans une sauce au citron, vinaigre et épices ; un savant cocktail protéïné et iodé, mêlant l’amertume à l’acidité. La croyance populaire lui prête des vertus énergisantes, voire aphrodisiaques. Vuelve a la vida résonne alors comme une harangue destinée à attirer la foule autant qu’une promesse incantatoire ; le simple nom du plat agit telle une formule magique. Le marchand ne vend pas seulement de la nourriture, il promet une forme de guérison et une métamorphose physique !

C’est aussi le titre de l’exposition personnelle d’Andrea Moreno, artiste plasticienne céramiste vénézuélienne, formée à la Maison de la Céramique de Dieulefit et basée à Marseille, à l’occasion de cette invitation au basculeur. Elle propose ici de recréer une image mentale – ou plutôt le souvenir d’une scène de plage vécue – qu’elle réinvestit sous la forme d’un décor. Cette image rémanente, ou cette réminiscence, est une fresque familiale intime à ciel ouvert, reconstituée au travers d’une installation composée d’un ensemble de sculptures en céramique et d’assemblages de techniques mixtes.
L’installation joue avec les perspectives et les volumes : certaines formes sont grandeur nature, en trois dimensions, tandis que d’autres s’estompent en bas-relief, soulignant le caractère fragmenté et éphémère du souvenir. Les sculptures, qu’elles soient des volumes complets ou des bas-relief apparaissent comme des dessins déployés librement et avec fluidité dans l’espace. Les éléments représentés sont pour la plupart des choses tangibles et matérielles, tel que le mobilier de plage – parasol, table et chaise en plastique… – qui permettent aux usagers de tracer au sol les délimitations symboliques et dérisoires de leur zone privative temporaire, sur cette étendue de sable publique. Certains éléments incarnent à eux seuls ce littoral : les palmiers, le pélican ou encore la célèbre chaise blanche « monobloc »¹, installée au bord de l’eau, là où les vagues viennent effleurer les mollets des baigneurs. La présence humaine est seulement suggérée par petites touches, car les corps des protagonistes sont réduits à des fragments, comme s’ils avaient été peu à peu effacés par une mémoire défaillante ou sélective. Pourtant, on n’éprouve aucune peine à les imaginer contempler l’horizon au loin, se prélasser au soleil, commander un Vuelve a la vida ou sa version plus pimentée, le Rompe colchon (Casse-matelas). Seuls quelques bras émergent des chaises, dont l’un brandit joyeusement une boisson. Les objets semblent alors s’animer, sans doute sous l’effet revigorant du cocktail de fruits de mer ! Plus sérieusement, afin de mieux ancrer son décor, Andrea insuffle une forme de vie aux objets, qui deviennent le prolongement des corps absents. La scène acquiert ainsi une portée plus universelle, laissant à chacun la liberté d’y projeter ses souvenirs et son imaginaire.

La plage, riche de rituels partagés, constitue en effet une typologie de lieu où mémoire et imaginaire individuels fusionnent avec l’inconscient collectif. Pour beaucoup, et fréquemment dans la littérature, elle incarne l’espace où le temps semble suspendu :
« Les vacances étaient le temps des photos [...] Il n’y avait pas de futur, on ne faisait que s’ajouter à la série des étés. On était dans l’éternité du sable et des galets.» (Annie Ernaux, Les Années, Collection Folio, Gallimard, p. 31). Un temps consacré exclusivement au farniente, à l’insouciance et à la sensorialité avec les éléments – chacun garde en mémoire les premières sensations physiques de l’enfance au contact du sable, de l’eau et de la chaleur — : « Je vivais dans une espèce de torpeur dorée, de bien-être physique absolu. Le soleil m’abrutissait, le sel me piquait la peau, je ne pensais à rien. » (Françoise Sagan, Bonjour Tristesse, Le livre de Poche, p. 16). La plage est aussi le lieu de tous les paradoxes: espace public, elle demeure cependant, profondément liée à l’intime. On s’y rend en famille, entre amis ou avec ses proches, et l’on s’y expose presque nu, collectivement. Elle devient ainsi l’espace de la parenthèse de la pudeur. On y dévoile non seulement les corps, mais également l’intimité des relations, en donnant à voir et à entendre ce qui demeure habituellement confiné à la sphère domestique. Autrement dit, l’intime y devient spectacle public. Le temps d’une journée, différentes classes sociales s’y côtoient, parées de couleurs vives et bigarrées qui pourraient sembler discordantes mais qui finissent néanmoins par s’accorder, à l’image des sculptures d’Andrea, où se mêlent éléments céramiques aux teintes variées, rebuts d’atelier et matériaux hétéroclites dans une harmonie inattendue.

Enfin, la plage constitue le point de contact entre le monde civilisé et la nature sauvage ; autrement dit l’endroit où la société de consommation vient rencontrer la nature et l’indomptable océan. Que ce soit dans le roman Robinson Crusoé de Daniel Defoe, dans le film Sans filtre de Ruben Östlund, ou encore dans l’émission de télé-réalité Koh-Lanta, la plage incarne le théâtre de la survie des rescapés de naufrages. Les rapports de force et de domination entre classes sociales, habituellement à l’œuvre dans la société, y perdent soudainement leur fondement, allant parfois jusqu’à s’inverser. Pour survivre, Robinson et Vendredi doivent faire preuve d’ingéniosité et débrouillardise au contact de la nature. Dans Sans Filtre, les survivants réapprennent à fonctionner comme un groupe autonome, tandis que l’ancienne agente d’entretien – autrefois reléguée au bas de l’échelle socio-économique à bord du paquebot – accède au sommet de la hiérarchie. Parce qu’elle est la seule à savoir pêcher et faire du feu, elle devient l’unique personne capable de subvenir aux besoins du groupe ; elle détient désormais le pouvoir essentiel.
La plage semble ainsi correspondre en tous points à la définition de l’hétérotopie formulée par Michel Foucault : un « espace autre » inscrit dans le monde réel, mais régi par des normes et des codes distincts.

Le choix de ce souvenir précis et de ce cadre singulier par Andrea n’a donc rien d’anecdotique, tant ils mobilisent des représentations et des affects communs. À l’instar de Robinson, Andrea cultive un art de la débrouillardise et du bricolage, qui fait écho au « resuelve »² vénézuélien – cette culture populaire de l’improvisation, de la récupération et du détournement d’objets – ainsi qu’à la philosophie du « pa’ lante », expression d’une force mentale et d’une résilience nécessaires pour faire face aux crises économiques successives et aux difficultés du quotidien au Vénézuéla.
Certaines de ses compositions, élaborées comme des mosaïques, assemblent éclats de « corotos », plastiques fondus et fragments de céramiques. De cet ensemble hétérogène émerge une esthétique baroque qu’Andrea qualifie de « pa’ lante glamour »³, une démarche qui confère du faste à la précarité comme à l’accident. Tel un rituel de résurrection inspiré du Vuelve a la vida, sa pratique consiste à prendre soin de ce qui a été délaissé, à le réparer puis à le réanimer, dans une subtile économie de moyens, nourrissant une véritable poétique de la transformation. ❞

Marie Bassano, juin 2026.

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