
Mon amie allemande
❁ une exposition de Ingrid Eberspächer
commissariée par Marc Chopy
14/02/2026 > 21/03/2026
❝ Voilà, entrez !
Installez-vous au spectacle de la vie !
Nous sommes dans la salle noire du cinéma des rêves et des songes, des légendes parfois, de l’ordinaire des jours.
Les images semblent s’animer et le merveilleux de l’art fait la roue, dans une mystérieuse agitation des figures. Des voix montent dans les décombres de mots aux accents d’une écriture d’Outre-Rhin. Mais rien ne change cependant au sens universel de ces lettres qui engendrent la signification de l’existence comme notre bien à tous.
Vous êtes chez Ingrid Eberspächer. Dans son cosmos du quotidien. Elle le construit à partir d’histoires inventées, imaginées à la source d’une écoute visuelle du monde, de ses hasards, mais aussi celle d’une autobiographie extraordinaire de la vie d’artiste, assumée comme l’expression d’une rupture avec ses origines familiales ou sociales.
Charades, sentences, devinettes ! telles le parcours d’une vie d’artiste. Tout commence à l'entrée de l’exposition, par une série de huit peintures : Wir Beginnen, “nous venons“, comme un coup de pistolet à la tempe, pour finir au terme de cet ensemble linéaire “avec entrain“, Beschwingt.
Ce qui me semble primordial de synthétiser dans le travail d'Ingrid Eberspächer, c’est la franche partition de son travail entre les œuvres découpées posées sur des fonds blancs ou texturés, parfois teintées de couleurs au dos pour faire vibrer le fond blanc et les œuvres peintes. Comme les deux pans de l’opposition et de la séparation de la lumière, du noir, aussi bien qu’en sa réduction prismatique en couleurs distinctes.
D’un côté les outils de la découpe : papier d’argile et cutter, dessin pur et graphique aux lignes affutées et parfaites.
De l’autre les outils de la peinture : couleurs, acrylique, gouache, aquarelle, pinceaux, fragilité, mouvance et transparence, espace sensoriel de la matière peinte, images et géométrie abstraite et figurative à la fois.
Le travail d’Ingrid est comme un cinéma, partagé entre deux pôles, couleurs et noir & blanc, noir & blanc et couleurs. Peut-on y voir le cinéma mystérieux d’une vie, traversé de scénarios, d’images, de personnages de récits, de situations, d’objets, de signes et de symboles, soudain jetés sur les murs en images inanimées mais tellement pleines de ce mouvement discontinu qu’elles nous apparaissent telles le moulinet de la mémoire. D’une mémoire, qui par des souvenirs particuliers projette le bourdonnement de la vie ordinaire et inintelligible.
Ses œuvres puisent lointainement parfois dans l’expressionnisme allemand, comme entre autre Emil Nolde, ou du néo impressionnisme avec Martin Kippenberger. Au commencement de son inspiration de jeunesse et de ses désirs d’artiste, il y a peut-être Pierre Alechinsky, Paco Knoëller ou Louis Sutter, artiste de “l’Art Brut “.
D’une manière plus ample, ses découpages à partir du papier d’argile : Papierschnitte, sculptures autant qu’images planes, inaugurent une façon de laisser passer la lumière ou le vide, le blanc de la lumière au travers du noir infini - ils pourraient d’ailleurs, raconter ces histoires en un cinéma d’ombres chinoises, en scènettes de la vie quotidienne. Donc de découper la lumière qui par contradiction donne sens au noir en faisant apparaître la magie incisive et savante d’images, de formules, de signes, de textes dont les lettres constituent la narration d’une consigne de départ du travail, autant qu’un motif brodé au milieu de l’image. Mais aussi de représentations narratives extrêmement parlantes ou discursives, en un foisonnement de dialogues plastiques. - Par exemple les découpages de grands formats : Les vertus, “ l’Important, le Sérieux, la Ténacité -
Son dessin improvisé et graphique des découpes au fur et à mesure du travail est nécessaire à la logique du maintien global des formes et par cette obligation physique donne à ses œuvres une intensité sans faille. Il constitue un réseau, une trame, un maillage de sens, de motifs comme autant de textures d’une amplitude et d’un renouvellement infinis.
Les motifs sont une façon de chantourner toutes les possibilités de représentation d’un vocabulaire de l’espace, d’en exprimer ses moirures, ses friselis, ses mouvements, ses vapeurs, ses structures, sa géométrie et l’architecture même de l’insaisissable matière du monde à inventer à sa représentation.
Alors qu’en regard, son travail de peinture avec la couleur est liquide, aquarellé, multiple, évanescent, comme un exercice sans fin en perpétuel changement. Un espace de l’intériorité.
Ses scènes de la vie, avec ses personnages comme tirés de photos souvenirs anciennes, sont des énigmes et des enjeux dont on devine la tragédie ordinaire de l’existence et ses moments heureux, mais aussi son exaltation distante et enluminée dans le tissage d’une simplification ou d’une concentration abrégée et claire du noir et du blanc. La ligne claire et pure d’une histoire secrète et évidente qui se tient comme un tissage ou un vitrail.
Dans sa série Bücher und Filmkasten, ces livres carnets ornementés dont on ne voit que quelques images soutirées du feuilletage impossible. Dans des vitrines. C’est le lieu privé d’une élaboration, d’une concentration, voire d’un inventaire des propos plastiques de l’artiste, d’une grande intensité poétique et picturale. Ils existent depuis le tout début de son travail aux Beaux-Arts. S’ils se trouvent justement dans des livres-carnets c’est qu’ils recèlent toute l’intimité des questionnements, des rêveries, d’un esprit à l’œuvre qui improvise le film d’une histoire partagée entre le réel vécu, et la souveraine liberté d’extrapoler toutes les fantaisies du plaisir de représenter une aventure de recherche dans la peinture, le dessin, le texte, le découpage. Ses questionnements, ses trouvailles, une certaine littérature de l’image dans un dialogue de la matière et des couleurs. C’est sans doute un journal intime mis en scène par la peinture et le dessin dont la tendre beauté et l’errance, nous font traverser la lente introspection des images. Pour le plaisir exhaustif de l’imaginaire du regard.
C’est là que le glissement de l’intimité (seulement entrevue, en promesse insaisissable des carnets), se fait vers ses Filmkästen, ses “Filmorama“ comme je pourrais les nommer dans des boîtes à cinéma, comme dans un premier temps du cinématographe, où on fait avancer mécaniquement le film au moyen de manivelles et de rouages. Une sorte de “Praxinoscope“ d’Emile Reynaud, ou de lanternes magiques pour un Théâtre Optique. Ils nous invitent à faire dérouler lentement la bobine de peintures, pour faire notre cinéma, construire notre propre histoire tout en rattachant l’histoire de l’art de la peinture à celle du cinéma et à celle réinventée et reconstruite par Ingrid, dans une accolade chimérique et aimante. ❞
Marc Chopy, février 2026

























