
faire rire des choses qui pleurent
✄ une exposition de Bridget Low, dont une installation en collaboration avec Nicol Emmanuel Perez
commissariée par Jeanne Chopy
04/04/2026 > 24/05/2026
❝ Avec faire rire des choses qui pleurent, on entre dans la maison, peut-être celle de Bridget Low, — mais une maison qui aurait avalé la réalité pour la recracher saturée à bloc, dans un grand éclat de rire. Entre prises électriques aux longs pistils, chaussette molle, pantoufle fatiguée, cuillères en embuscade, chaises prêtes à s’enfuir et fleurs fanées qui nous sourient malgré tout, finalement, que fait la sorcière ? Mais oui, que fait donc la sorcière quand elle n’est pas occupée à faire rôtir des enfants ou poursuivre des proies dans la forêt qui entoure sa cabane, comme Baba Yaga¹. Hum.. et bien, elle est en slip de bain, seule mais tranquille, dans son lit ou sa cuisine. Elle lape sa soupe, fait charger son os ou passe l’aspi. Et s’il fait soleil, elle se met sûrement dans son transat pour bronzer. Son quotidien est aussi le nôtre, entourée de son théâtre cartoonesque peuplé aussi de chiens, chat, poissonne, rat et quelques figures ambiguës dont l’identité est tissée à même le motif. Son mobilier, ses objets, sans cesse en transition, passent d’un état à l’autre. Tapisseries et céramiques se rencontrent, avec des prises électriques comme s’il en pleuvait, –au cordon crocheté–. Ces scènes domestiques sont des portraits, des fenêtres sur sa vie, où le familier glisse vers l’étrange. Car tout semble à la fois intime et légèrement inquiétant, comme un souvenir d’enfance mal rangé ou déformé par le temps. L’esquisse des dessins est faite spontanément, puis s’ensuit de longues heures de travail mangées à l’élaboration de ces grands formats. Bridget Low nous fait goûter au quotidien sommaire, en passant par le chemin fastidieux de la tapisserie. Je me demande si elle a lu With Her Own Hands² — le fil comme seule façon de parler quand on vous a retiré les mots. Ou peut être c’est Caliban et la Sorcière³ qui traîne sur sa table de nuit — corné, annoté, avec une tache de café dessus, une patte de poulet en guise de marque-page. Parce que sa paresse n’est pas de la flemme : c’est de la résistance. La sorcière n’est pas seulement une personnage du folklore : elle est celle qu’on a voulu faire taire, celle dont le corps, la maison et le savoir ont été mis au travail de force. Et Bridget Low lui rend un toît, l’habille (ou pas), son canapé, son frigo mal rangé et un peu crade, son électroménager et son pouvoir d’achat. Mais surtout son droit à ne rien faire de grand. La sorcière sait très bien ce qu’elle fait quand elle ne fait rien. Prenons soin de chez nous, prenons soin de nous, pour réparer le monde. Dans la Nanotecture, Nicol Emmanuel Perez et Bridget Low nous offrent main dans la main une fresque in situ. À qui est cet espace ? Il est aux rat·es — à celles et ceux qu’on a toujours voulu faire disparaître, coincer sous une tapette, rendre invisibles⁴. Un rat en tapisserie vient se servir sur une table en trompe-l’œil au fond de la pièce — restes d’un repas bien arrosé, peint et crocheté, laissé à l’abandon. Il va devoir se contenter des restes du monde. Pour l’instant. Tout autour, comme une frise de papier peint de grand-mère, usée, désuète mais encore chic — avec une odeur d’eau de Cologne, je peux la sentir. Les rat·es vivent leur vie : iels rencontrent l’amour, la patience, la mort au détour d’un coin. A droite, la maison du rat, comme une tour d’horloge, essaie de nous donner l’heure. Quelle heure est il ? Je n’arrive pas à lire… L’heure de tout changer, de secouer le pommier de ce monde (attention aux asticots quand même).The time is out of joint, peut-être. De retour dans la salle, il se pourrait bien que quand Dorothy⁵ pousse la porte, le Kansas gris disparaisse d’un coup, avalé par la couleur. On reconnaît ce geste et cette porte c’est Bridget Low qui l’a tissée. Faire rire des choses qui pleurent, c’est la même irruption — la couleur dans la salle, Wicked Witch⁶ tapie dedans. À nous de prendre place, et de laisser la maison dériver jusqu’au large.❞
Jeanne Chopy, avril 2026.
¹ Baba Yaga, est une figure surnaturelle de la mythologie slave, une sorcière unijambiste possédant une maison perchée sur des pattes de poulets, premières traces écrites aux alentours du XVIII e siècle.
² With Her Own Hands, Women weaving their stories, [Avec leurs propres mains, les femmes tissent leurs histoires], livre de Nicole Nehrig, 2025.
³ Caliban et la sorcière: Femmes, corps et accumulation primitive, livre de Silvia Federici, 2004.
⁴ Dysphoria Mundi, livre de Paul B. Preciado, 2022.
⁵ Dorothy, est le personnage principal dans le film Le Magicien d’Oz, 1939. Réalisation Victor Fleming.
⁶ Wicked witch, ou Elphaba, la sorcière verte du Magicien d’Oz

























